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1 FEMME / 1 PME
Françoise Nyssen (Actes Sud)
“NOUS NE NOUS LIMITONS PAS
À UN RETOUR SUR INVESTISSEMENT”
Revue PME - n°22 - JUIN - JUILLET - AOUT 2005
Actes Sud occupe une place originale dans le
paysage éditorial français. Sur un marché qui compte
pourtant près de 3 500 éditeurs, cette maison a réussi
à s’imposer par la qualité et l’originalité
de sa production, au point de devenir un label. Aux commandes de cette
entreprise familiale : Françoise Nyssen. Nous l’avons rencontrée
à l’occasion du festival “Etonnants Voyageurs
de Saint-Malo”.
Vous aviez poussé un coup de gueule qui avait eu un certain
écho en 2003, à propos de l’attribution du Goncourt,
réservée à un petit clan d’éditeurs.
Pourtant, en 2004, c’est un de vos auteurs, Laurent Gaudé,
qui a obtenu le prix. Actes Sud fait-il désormais partie du clan,
ou bien avez-vous changé d’avis ?
Mes propos
ont été un peu déformés et exagérés
par les médias. En fait, j’avais exprimé ma déception,
car le Goncourt avait échappé de peu à un autre de
nos auteurs. Je n’ai pas changé d’avis. Je pense que
les jurés du Goncourt ont tendance à voter pour leur maison.
C’est d’ailleurs encore ce qui s’est passé en
grande partie en 2004, mais Laurent Gaudé a bénéficié
de l’appui formidable de Michel Tournier qui avait été
enthousiasmé par son livre. Nous avons donc probablement bénéficié
de circonstances exceptionnelles. Il faut d’ailleurs souligner que
ce roman avait déjà connu un grand succès avant le
Goncourt : nous en avions vendu 85 000. Quant à Laurent Gaudé,
il avait déjà obtenu le Goncourt des Lycéens.
Un Goncourt donne de l’air à une maison d’édition
comme la vôtre. Cela représente quel chiffre d’affaires
?
Ce prix nous a sans doute permis de vendre plus de 200 000 exemplaires
supplémentaires. Au total, cela représente environ 3 millions
d’e, soit 10% de notre chiffre d’affaires. Au delà
de l’impact financier du prix, il y a d’autres effets très
importants. Pour l’auteur lui-même bien sûr, qui va
pouvoir vivre de son écriture pendant un certain temps, pour nos
autres auteurs, qui savent qu’ils sont édités par
une maison qui a obtenu un tel prix, et cela peut même inciter des
auteurs déjà très connus à venir chez nous,
et enfin pour tous nos partenaires. Cela renforce la crédibilité
d’Actes Sud.
Considérez-vous toujours que Actes Sud est un éditeur indépendant
dont la logique est différente de celle des grands groupes qui
dominent désormais l’édition ?
Absolument. Nos objectifs ne se limitent pas à un retour sur investissement.
Nous éditons des textes auxquels nous croyons. Nous ne cherchons
pas à faire des «coups» avec n’importe quoi.
Certes les grands groupes peuvent se permettre de laisser une certaine
autonomie à des petites maisons qui font du «qualitatif»,
cela leur donne un supplément d’âme, mais leur logique
reste financière. Ce n’est pas notre cas et ce ne le sera
jamais, même si, comme toute entreprise, nous ne pouvons pas être
indifférents à nos résultats. D’autant que
l’édition est un métier qui exige d’investir
en permanence pour payer les à-valoir des auteurs, acheter le papier
nécessaire à la fabrication des livres, etc.
| Actes Sud EN
CHIFFRES |
6000
manuscrits reçus par an
350 livres publiés chaque année
5 200 titres au catalogue
45 langues d’origine
2 500 auteurs publiés
700 traductions d’auteurs maison en langues
étrangères
120 collaborateurs
3 librairies
3 cinémas d’art et d’essai
1 restaurant
1 salle de spectacle
30 millions d’e de chiffre d’affaires
annuel |
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Quel regard portez-vous sur la concentration de l’édition
?
Cette concentration risque d’avoir des effets très négatifs
sur la création. Elle conduit à une certaine uniformisation
de la production littéraire, même s’il existe des contre-tendances.
De nouvelles maisons apparaissent, lancent de nouveaux auteurs, explorent
de nouvelles voies. Néanmoins, le poids des grands groupes devient
écrasant.
«Notre indépendance
s’est renforcée et nous n’adopterons jamais la logique
financière des grands groupes.»
Vous avez vous-même des liens avec Flammarion qui détient
23% de votre holding et distribue vos livres.
Notre indépendance s’est plutôt renforcée. Des
financiers sont sortis de notre groupe. Nos investisseurs sont pour certains
des amis proches comme le producteur Patrick Zelnik. Quant à Flammarion,
c’est un partenaire dont nous sommes satisfaits. Mais, si nous n’en
étions pas satisfaits, nous pourrions parfaitement changer de distributeur
au terme de notre contrat avec lui, même s’il possède
des parts de notre holding
| Carte d’identité |
1977 : Création
de l’Atelier de Cartographie Thématique et
Statistiques (Actes) par Hubert Nyssen et Jean-Philippe Gautier
1979 : Françoise Nyssen rejoint la maison
fondée par son père
1984 : Parution du centième titre de la
maison : La Ballerine de Günter Grass
1985 : Publication de Nina Berberova et Paul Auster
1989 : Création de la collection de livres
de poche Babel
1990 : Françoise Lefèvre reçoit
le Goncourt des lycéens
1991 : Création du réseau de diffusion.
Françoise Nyssen reçoit le prix
de la Femme d’affaires de l’année décerné
par Veuve-Clicquot
1993 : Paul Auster reçoit le Médicis
du roman étranger pour Léviathan
1994 : Claude Pujade-Renault reçoir le Goncourt
des lycéens pour Belle
1995 : Actes Sud reprend Sindbad. Création
d’Actes Sud junior
1996-1997 : Nancy Huston reçoit le Goncourt
des lycéens puis le prix du
livre inter pour Instrument des ténèbres
2002 : Prix Nobel de littérature à
Imre Kertesz pour l’ensemble de son
œuvre publiée chez Actes Sud
2004 : Laurent Gaudé reçoit le Goncourt
pour Le soleil des Scorta
Le directoire d’Actes Sud est composé de Françoise
Nyssen
(présidente), Jean-Paul Capitani (directeur commercial) et
Bertrand Py (directeur éditorial)
2005 : Reprise des éditions du Rouergue |
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Vous avez récemment repris les éditions du Rouergue. Avez-vous
l’intention de poursuivre un développement extensif par la
reprise de petites maisons d’édition ?
Cela fait partie de nos objectifs. Nous avons en effet d’autres
projets qui concernent l’éditeur de bandes-dessinées
AN 2, l’éditeur Gaia, et aussi un éditeur jeunesse.
Quand vous reprenez une autre maison, vous envisagez la possibilité
d’une synergie avec sa production littéraire ?
Je n’aime pas cette expression de «synergie». Elle convient
mieux au grands groupes que nous venons d’évoquer car elle
suppose une sorte de fusion-uniformisation. Je préfère le
terme d’«addition». Il s’agit en effet d’additionner
des qualités, des compétences et des domaines différents
et non de rogner pour faire disparaître tout ce qui dépasse
et n’est pas assez rentable.
Avez-vous encore le temps de lire les textes que vous publiez
ou êtes-vous totalement accaparée par la gestion ?
J’ai déjà lu trois des romans que nous allons publier
à la rentrée de septembre prochain et j’ai bien l’intention
de lire les autres !
Une lecture trop professionnelle ne finit-elle pas par gâcher
le plaisir de la lecture ?
Pas en ce qui me concerne. J’ai eu une formation scientifique et
non littéraire, mais la lecture a toujours été pour
moi un grand bonheur. Avant de partir pour le festival de Saint-Malo,
j’ai bourré ma valise de livres. Hélas, c’est
le temps qui me fait défaut : je ne réussirai pas à
lire tout ce que j’ai emporté.
Parvenez-vous à préserver votre vie de famille ?
C’est parfois difficile. Voyez, ces jours-ci, j’ai abandonné
enfants et mari pour accompagner mes auteurs !
| La saga Actes
Sud |
Immédiatement
identifiée par son format 10 X 19 et son papier verger ivoire,
la production d’Actes Sud se distingue par l’élégance
de sa présentation au milieu de la marée des livres
qui envahissent les étals des libraires. Chaque ouvrage portant
la griffe Actes Sud est incontestablement un bel objet. Bien que
son siège soit à Arles, cette maison d’édition
n’a rien de provincial. Actes Sud, qui possède aussi
des bureaux à Paris, dans le sixième arrondissement,
fait partie des éditeurs parisiens les plus branchés.
Si cette maison n’a pas toujours apporté le succès
commercial et médiatique à ses auteurs, elle bénéficie
d’une aura prestigieuse : la plupart des écrivains
sont très fiers d’avoir été publiés
par Actes Sud. Et aussi d’y côtoyer quelques stars :
Nina Berberova, Nancy Huston, Paul Auster, Zoe Valdes – cette
dernière a cependant estimé qu’un passage chez
Gallimard donnerait un coup de pouce supplémentaire à
sa carrière. Peut-être à tort, puisque l’an
dernier, c’est Actes Sud qui a récolté le Goncourt,
en dépit d’un usage qui voulait que cette récompense
soit attribuée à l’un des membres du trio «Galligrasseuil»
ou du moins à un éditeur distribué par l’un
de ces trois éditeurs, puisque la diffusion d’un livre
à succès rapporte presque autant que son édition.
(Alors qu’un distributeur court beaucoup moins de risques
qu’un éditeur…). Bien que son chiffre d’affaires
demeure modeste comparé à ceux des géants Hachette,
Editis et Gallimard, Actes Sud joue donc désormais dans la
cour des grands. Rien ne permettait pourtant de penser que la modeste
maison fondée par Hubert Nyssen en 1977 connaîtrait
une telle expansion. Quant à Françoise Nyssen, qui
gère actuellement cette maison familiale, ni ses études
ni ses débuts professionnels ne la destinaient au monde de
l’édition.
Titulaire d’un doctorat de biochimie moléculaire, elle
est rentrée dans l’administration et occupait un poste
«ennuyeux à mourir» dans l’urbanisme avant
de rejoindre son père à Arles. Depuis, Françoise
Nyssen a largement prouvé ses talents de gestionnaire, qui
lui ont d’ailleurs valu d’être sacrée «Femme
d’affaires de l’année» en 1991. Mais elle
n’a jamais renié la vocation de sa maison qui est de
lancer de nouveaux talents, très souvent découverts
à l’étranger grâce à un réseau
efficace, et de demeurer à l’écart des opérations
commerciales les plus grossières. Comme toute entreprise,
Actes Sud a vocation à se développer et a déjà
repris plusieurs petits éditeurs. Sur un marché de
l’édition désormais dominé par les deux
géants, Hachette et Editis, dont la production cumulée
représente près de 44% du marché du livre,
les éditeurs indépendants de dimensions moyennes semblent
condamnés à grandir. Peut-on dépasser un certain
seuil sans passer sous la coupe d’un groupe financier ni adopter
la même logique financière que les grands ? C’est
en tout cas le pari de Françoise Nyssen. Elle l’a gagné
jusqu’à présent.
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Sommaire numéro n°22
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Dossier SAGAS
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