ENTREPRENDRE EN FAMILLE
CORDERIE HENRI LANCELIN S.A.
LA FIBRE FAMILIALE
Revue PME - n°22 - JUIN - JUILLET - AOUT 2005
1907, Joseph Lancelin achète un fonds
d’artisan à un cordier.
Quatre générations en ont fait une entreprise leader et
de renommée mondiale. Le savoir-faire et la technicité ont
conquis
le monde agricole puis celui de la navigation. Aujourd’hui aux commandes,
l’arrière -petit-fils, Nicolas, n’a pas perdu le fil.
Quatre
générations d’entrepreneurs ont hissé la maison
Lancelin du petit atelier artisanal de corderie-ficellerie situé
à Bourgneuf-la-Forêt (Mayenne) à celle d’entreprise
de renommée mondiale leader dans son domaine, la corderie. «Lorsqu’il
a créé sa toute petite entreprise, mon arrière-grand-père
Joseph, bien loin des préoccupations marines, ne se doutait pas
qu’elle deviendrait une société dont la notoriété
s’est perpétuée jusqu'au XXIème siècle»,
affirme Nicolas Lancelin, 38 ans. Aujourd’hui, avec quelques 28
salariés et un chiffre d’affaires de 3,5 millions d’e,
cette entreprise, où l’on est patron-cordier de père
en fils, a un secret : «Nous avons su marier tradition, passion
et innovation», revendique le jeune PDG de l’entreprise, à
la barre depuis 2001.
HISTOIRE DE FILINS
Comme de nombreuses sagas familiales, l’histoire des Lancelin foisonne
de chroniques et de souvenirs d’aventures. Au début du XIXème
siècle, l’artisan Joseph Lancelin transformait le chanvre
en ficelle à botteler, en cordage à vêlage, en colliers
à veaux..., plusieurs milliers d’unités quittaient
l’atelier chaque semaine. On chargeait les produits dans le coffre
de la voiture familiale et on les livrait chez les paysans de la région.
Nicolas Lancelin raconte : «A l’époque il fallait du
terrain pour assembler les cordages et le travail n’avait pas beaucoup
évolué depuis le Moyen-Age où l’on envoyait
les cordiers vivre et travailler dans des villages isolés ou à
la périphérie des bourgs. Ils n’étaient d’ailleurs
pas très estimés.» Le cordier était même
considéré comme l’homme le plus malheureux du monde
: «Sait-il si la corde qu’il prépare aujourd’hui
ne le pendra pas demain?» disait le dicton. Lorsque Joseph part
en retraite en 1939, son fils Henri prend la relève. Il installe
la corderie à Ernée.
Après la seconde guerre mondiale, avec la modernisation de l’agriculture,
le marché agricole décline et amène l’entreprise
à se tourner vers d’autres horizons. Au cours d’une
cure de repos, Henri constate que les bateaux de pêche, les palengriers
en particulier, utilisent des cordages en chanvre. Il sent alors que son
savoir-faire peut servir les gens de mer. «L’opportunisme
et la vivacité d’esprit de mon grand-père allaient
projeter l’entreprise vers de nouvelles aventures.»
En 1954, Henri Lancelin se rend au Salon Nautique de Paris. Il en reviendra
avec un an de travail et comprendra très vite que les sports de
plaisance allaient inévitablement se développer avec l’augmentation
du temps libre. A partir de 1956, date de l'apparition des premières
fibres synthétiques qui vont révolutionner l'industrie du
cordage, l'entreprise entretient une relation privilégiée
avec le monde de la navigation, comme en témoigne la fidélité
de nombreux adeptes de la course au large. Au début des années
60, Henri Lancelin rencontre un jeune militaire amoureux de la voile :
Eric Tabarly. Il lui fournira l’ensemble des filins nécessaires.
Eric remportera en 1964 la première transat anglaise en solitaire.
Dès lors, les cordages Lancelin vont devenir une référence
incontournable dans la course au large. Conséquences : ouvriers,
machines et techniques évolueront rapidement. «Normal, disait
Jean-Claude Lancelin, le père de Nicolas. On ne joue pas avec la
qualité dans tout ce qui touche la mer.» Depuis, les stars
de la mer : Alain Colas, l’ami de longue date, Isabelle Autissier,
Mike Golding, Marc Thiercelin, Ellen MacArthur.. et 60% des voiliers du
Vendée Globe s’équipent chez Lancelin. «Sans
oublier les principaux chantiers français tel que le groupe Bénéteau»,
précise Nicolas.
VIREMENT DE BORD
Aidé par son fils Jean-Claude, Henri Lancelin aborde de nouveaux
marchés. Il passe du naturel au synthétique et au lieu de
traiter avec les fermiers fournisseurs de chanvre, il négocie avec
Rhône-Poulenc, fournisseur des premiers nylon et tergal. Ce qui
jouera en faveur de l’entreprise ? sa capacité à prendre
le courant et les vents favorables. Faute de réadaptation rapide,
la plupart des cordiers ont disparu. Jean-Claude Lancelin prend la direction
d’une entreprise familiale, prête pour les nouveaux enjeux.
Les plus grands skippers entrés dans la légende de la voile
moderne seront les fondements de la référence Lancelin.
Un jour le célèbre Baron Bich décide de se lancer
dans la coupe de l’America. Il rencontre des problèmes de
winch à cause de tresses qui ne correspondaient pas aux réglages
de son bateau. Prenant à cœur les difficultés du baron,
Jean-Claude Lancelin lui fit plusieurs propositions que Marcel Bich mit
en concurrence avec d’autres corderies. Enfin, un jour il appela
Jean-Claude : «Ecoutez Monsieur Lancelin, je crois que vous avez
raison, vous faites ce qu’il y a de mieux. On marche ensemble…»
Encouragés par leur succès, les Lancelin virent vers le
qualitatif, le spécialisé, le sur-mesure. La corderie produit
plus de 50 km de cordage par jour. Voguer sur l’évolution
technologie leur apprendra à composer avec une économie
internationale. La grande partie du parc des machines familières
au cordier va disparaître.
Le
vectran, concept hautement technologique, passera entre les mains des
Lancelin trois ans avant leurs principaux concurrents. Tout skipper dispose
d’une bobine de vectran pour réparer, remplacer les câbles
ou des pièces comme des manilles. Cette nouvelle fibre, destinées
aux tissus renforcés, présente une stabilité dimensionnelle
lorsqu’elle est soumise à une contrainte de tension ou de
charge. Une des toutes premières à utiliser le vectran fut
Isabelle Autissier. En 1994, l’entreprise décide d’utiliser
le vectran pur en le dépouillant de sa gaine. Résultat :
100 kilos de gagné pour un bateau taillé pour la vitesse.
Puis tout s’emballe pour la corderie. Il faut savoir jongler avec
les épissures, les erses à boutons, les culs de porc, soutenir
la concurrence des marchés mondiaux, passer de la commande de bobines
de 500 mètres en gros diamètre à la commande de bobines
de 100 kilomètres en petit diamètre et d’un seul tenant,
travailler sous la pression des délais. «Nous savons fabriquer
et livrer n’importe où dans le monde une écoute de
Yacht en quarante-huit heures», lance Nicolas Lancelin.
L'entreprise est aujourd'hui dirigée par Nicolas. «Après
avoir passé un Deug AES (administration, economie et sociale) je
me suis rendu compte que je serai plus utile dans la corderie familiale
où je travaillais déjà pendant les vacances scolaires.»
A 22 ans, il débute comme simple ouvrier. Il découvre un
métier qui se transmet plus qu’il ne s’apprend. «C’est
tout simple, il faut avoir la fibre pour travailler la fibre», dit-il
en riant. Le petit dernier de la dynastie peut être fier, il a contribué
à construire une nouvelle entreprise présente dans de nombreux
secteurs tels que la plaisance bien sûr, mais aussi l'industrie,
l'aérospatiale, l'armée, la sécurité, les
loisirs, la mode... «Les cordages sont partout, comme dans les anses
de sacs à main, les cordelettes en argent ou en or pour la bijouterie.»
Avec la préoccupation constante d'améliorer la qualité
de ses produits et de ses services auprès de ses clients, la Corderie
a obtenu la certification ISO 9001 en 2000. «En matière de
contrôle, nous possédons un banc de traction permettant de
tester aussi bien la résistance de nos matières premières
que de nos produits finis et de calculer l'allongement à la rupture
de nos cordages fabriqués.» Fidèle à son cœur
de métier, l’entreprise fabrique également des cordages
en polyester imitant le chanvre pour les vieux gréements comme
la Recouvrance, le Belem, la Cancallaise et bien d’autres.
Aujourd'hui, grâce au «bouche à oreille», la
Corderie Henri Lancelin a gagné une notoriété et
une clientèle nationale et internationale. Cette entreprise familiale
qui a su passer le lien entre les générations possède
un outil de travail ouvert sur l’avenir. En 2001, elle a investi
1,5 millions d’e dans une usine de 4 500 m2 où chaque ouvrier
passe par la confection d’une corde selon la méthode ancestrale.
«Maintenant je me penche sur des fibres très techniques utilisées
par l’armée. Mon souhait est également de sortir des
cordages innovants, lumineux la nuit. Ils emmagasinent la lumière
le jour et la restituent la nuit. Mais, attention c’est top secret»,
révèle Nicolas. On n’en saura pas plus sur ce projet
à peine esquissé. Cet indépendant amoureux de son
indépendance investit de 100 000 à 150 000 e par an pour
moderniser l’outil de production. «Rien ne s’est perdu
depuis 1907 chez Lancelin, tout s’est transformé»,
écrivit un jour Alain Colas. Depuis peu, Jean-Claude a pris du
repos et a raconté la belle histoire de la corderie dans un livre
- «mémoire de filins» -édité chez Siloë.
La balade des Lancelin continue. De la terre à la mer, bon vent
Nicolas !
| Carte d’identité |
1907 : création
de la corderie-ficellerie en Mayenne
par Joseph Lancelin
1939 : installation de la corderie à Ernée
par Henri Lancelin
1954 : présentation de la corderie au salon
nautique
1964 : rencontre avec Tabarly et ouverture sur
le nautisme
avec Jean-Claude Lancelin
1994 : apparition d’une matière révolutionnaire,
le vectran
2001 : 60 % des voiliers du Vendée Globe
sont équipés
par Lancelin
2001 : Nicolas Lancelin devient PDG
2004 : 28 salariés et 3,5 Millions d’euros
de CA |
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Sommaire numéro n°22