REPRISE

SAINT JAMES
Le Saint patron du pull marin

Revue PME - n°23 - SEPT - OCT - NOV 2005

Nés au milieu du XIXe siècle, les Tricots Saint-James maintiennent le cap. Grâceà des chandails devenus intemporels et la reprise de l’entreprise par les salariés en 1990. Elu capitaine du navire, Yannick Duval, 52 ans, continue d’agrandir les cales.

En juin dernier, Saint-James, déjà présent sur la rive gauche parisienne (boutique de la rue de Rennes), accostait rive droite (rue Tronchet). Que de chemin parcouru depuis un siècle et demi par le fameux tricot marin ! Lui dont le port d’attache restera à jamais ce petit village de Basse Normandie auquel il doit son nom, n’habille plus seulement les marins pêcheurs. Ses mailles serrées et ses rayures, déclinées sur une large gamme de prêt-à-porter, ont conquis une clientèle urbaine, dans les villes européennes, américaines et mêmes japonaises. Résultat : plus d'un million de vêtements vendu chaque année, pour un chiffre d’affaires de 31 millions d’e en 2004. Le fabricant fait vivre 320 salariés, sans compter les petits ateliers du coin. Pas mal dans un secteur sinistré tel que le textile, dont les effectifs (environ 200 000 salariés), sont amputés de presque 10% chaque année. «Nous avons toujours eu le souci de préserver l'emploi», affirme Yannick Duval, patron de la PMI. Lors du Trophée EDC-Ethique et gouvernance de janvier 2005, ce dirigeant de 52 ans a même été distingué, dans la catégorie entreprise de taille moyenne, pour sa persévérance à développer l’usine normande et ses emplois. Yannick Duval était stagiaire quand il est entré, à l’âge de 24 ans, chez les Tricots Saint-James. Président du directoire, il perpétue ainsi une tradition textile qui remonte au Moyen-Age.

A l’époque, tisserands et drapiers viennent s’approvisionner à Saint-James, haut-lieu de production de laine grâce à la présence des moutons du Nord-Cotentin et du Mont Saint-Michel tout proche. En 1850, la famille Legallais commence à filer et teindre la laine «de pays», pour la revendre aux merceries bretonnes et normandes. D’abord sous forme d’échevaux et de pelotes de laine, puis de ces chemises de laine qui habillent bientôt les marins pêcheurs. Le petit atelier familial devient une véritable industrie sous l’impulsion de Léon Legallais, le maire de Saint-James. Transformée en société anonyme en 1929, la filature connaît un nouvel essor sous la férule de Julien Bonte, un repreneur venu de Roubaix.



Esprit marin


«La seconde guerre mondiale a été un cap très difficile à passer. La famille Bonte a voulu repartir de zéro, et elle a réussi», raconte Yannick Duval. Cette renaissance passe, dans un premier temps, par le recentrage de l’activité sur la fabrication de pulls, notamment le fameux «vrai chandail marin breton». Mais la transition se fait en douceur : «L’entreprise n’est jamais sortie tout à fait de la famille fondatrice, rappelle Yannick Duval. Bernard Bonte, le fils de Julien, a épousé la petite-fille Legallais, Claudine, en 1959. Et ce n’était pas par intérêt : dans sa corbeille de mariée, elle lui avait amené… un dépôt de bilan !» Sous la direction de Bernard, une nouvelle usine est construite et les collections, désormais saisonnières, sont diversifiées, toujours dans cet «esprit marin» si cher au village breton.

Sauvés du déclin une première fois, les Tricots Saint-James sont menacés à nouveau au moment de la succession du président. En 1987, celui-ci crée un directoire et un conseil de surveillance, où il place son épouse et ses trois filles. «C’était une façon de leur laisser une dernière chance de s’y intéresser. Cela n’a pas marché, c’est pourquoi il nous a aussi mis le pied à l’étrier, en partageant le pouvoir avec trois cadres», explique Yannick Duval. A qui revient l’idée d’une reprise de l’entreprise par les salariés ? «Cette étape s’est faite si naturellement que nul ne s’en souvient», soutient-il. Toujours est-il que le projet, soumis en mai 1990 à l’ensemble des salariés, reçoit un avis favorable. «Il fallait faire vite. La réunion a été comme un coup de massue, mais le soutien a été massif, malgré la mise minimale demandée de 10 000 francs.»

Le 5 décembre 1990, 80% des salariés acquièrent ainsi 51% de leur société. L’opération est une réussite : «On nous avait mis en garde contre la difficulté de devoir à la fois rembourser notre emprunt et réaliser les investissements nécessaires. Nous n’avions pas prévu de verser de dividende avant dix ans… Et il ne nous a fallu que cinq ans !», s'enthousiasme le nouveau président du directoire. Depuis, deux extensions du site (1994 et 2001) ont porté la superficie totale à 12 000 m2, la capacité de production a été doublée, des collections «chaîne et trame» (pantalons, chemises, vestes... soit 30% du chiffre d'affaires) ont été lancées en sous-traitance et les effectifs ont été pratiquement doublés.


Délocalisation


«Nous avons développé la marque en France en remplaçant nos représentants multi-cartes par des représentants exclusifs», ajoute Yannick Duval. Les Tricots Saint-James s'appuient ainsi sur un réseau de 1 500 points de vente, ainsi que sept boutiques en France (Paris, Nice, Saint-Malo, Coquelles et Beauvoir) et une en Belgique. «Le but n'est pas d'en ouvrir beaucoup, sauf, peut-être, en Europe. Ces magasins servent de vitrines autant que d'observatoires de vente. Nous devons accentuer notre image», affirme le fabricant, qui parraine la météo marine tous les soirs sur France Inter et «Faut pas rêver» sur France 3.

L'export, qui représente le quart du chiffre d'affaires, n'est pas en reste. Avec une dizaine de magasins de l'enseigne, le Japon, surtout, semble particulièrement goûter les rayures marines. Quant à la filiale de distribution américaine, «après des débuts difficiles, juste après le 11 septembre, elle repart enfin dans une meilleure direction».

C'est encore à l'étranger qu'a été délocalisée une partie de la production, notamment dans les pays méditerranéens. «Cela concerne seulement l'activité chaîne et trame. Mais la maille reste fabriquée chez nous», nuance celui qui avait pourtant toujours refusé de se délocaliser. «Nous sommes obligés de nous adapter», justifie-t-il. «Depuis la libération des quotas textiles, il s'applique une espèce de dumping, notamment avec les produits chinois. La situation nous préoccupe, forcément».

Architecte principal de tous ces bouleversements, Yannick Duval affirme bénéficier du soutien de son prédécesseur. Car si la participation des salariés a été portée à près de 70% du capital, Bernard Bonte en détient encore 20%. A plus de 70 ans, il préside toujours le conseil de surveillance. «Les Tricots Saint-James ont gardé un esprit très familial. Mon principal associé et moi-même avons dépassé la cinquantaine. Dans quelques années, nous aussi devrons penser à passer le relais. L'important est de s'y prendre à l'avance».

CARTE D'IDENTITE


1850 : naissance de la filature
1929 : la filature devient une société anonyme
1950 : reprise de l’entreprise par Julien Bonte
1970 : l’entreprise est rebaptisée Tricots Saint James
1972 : Bernard Bonte succède à son père
1977 : inauguration d’une nouvelle usine
1990 : reprise de l’entreprise par les salariés et de
la direction par Yannick Duval
1994 : nouvelle extension de l’entreprise
1999 : ouverture d’une boutique à Paris
2001 : nouvelle extension
2005 : ouverture d’une seconde
boutique parisienne

 

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