CONSEIL
Délocaliser ?...
Ou restez chez soi ?
Revue PME - n°29 - MARS - AVRIL 2007
Compliqué de remonter aux origines de la délocalisation. Laborieux de dater la naissance d’un phénomène qui a pris, à l’échelle mondiale, une réelle ampleur ces dernières années. Si la question n’est pas de savoir si l’on est pour ou contre, la difficulté est de pouvoir s’adapter à un monde ouvert.
A l’époque hellénistique, Rome se vide de ses activités productives, comme la fabrication d’amphores ou de céramiques, au profit de la Gaule, de l’Espagne, puis de l’Orient et de l’Afrique. En 1664, des verriers de Venise arrivent d’Italie pour travailler en France, à la manufacture de Saint- Gobain, alors fleuron national. En 1867, Isaac Merritt Singer implante une usine de montage de machines à coudre en Ecosse, pays réputé pour sa main-d’oeuvre peu chère. Renault implante, en 1905, une première usine en Russie. Michelin se lance à l’assaut de l’Allemagne , de la Belgique, de l’Espagne et même des Etats-Unis. La délocalisation serait donc un phénomène vieux comme l’activité marchande !
«La mondialisation - l'apparition d'un marché unique du travail, du capital - s'accélère. En Europe, elle est associée aux délocalisations, elle est perçue comme la perte du pouvoir de régulation de l'Etat et de son contrôle des frontières. Bien sûr, la mondialisation menace les plus faibles. Elle peut entraîner des licenciements, une baisse des salaires, des prestations sociales et du respect de l'environnement, si la concurrence oblige les entreprises et les gouvernements à s'aligner sur les nouveaux producteurs à faibles coûts. Mais croire que les entreprises n'ont d'autre choix pour produire que de se délocaliser est une erreur aussi dangereuse que le fétichisme des bas salaires», expliquait Suzanne Berger en janvier 2006 dans les pages économiques du Nouvel Observateur. Chercheuse au Massachusetts Institute of Technology, Suzanne Berger a enquêté sur les effets de la mondialisation auprès de 500 entreprises. Sa conclusion : «Les délocalisations ne sont pas une fatalité».
DÉLOCALISATION = CHÔMAGE ?
Bien sûr, elles existent, surtout dans les secteurs comme le textile (prêt-à-porter) et l’électronique. Les conséquences sont douloureuses pour les salariés et les collectivités locales. Et, même si les licenciés retrouvent un emploi, c’est souvent au prix d’une perte de revenu et d’une moindre protection sociale. Pourtant, les études statistiques tendent à prouver que les peurs sont disproportionnées par rapport à la réalité. En France, d’après les chercheurs de l’Insee, entre 1995 et 2001, les délocalisations ont provoqué en moyenne la suppression de 13 500 emplois industriels par an, dont plus de la moitié fut transférée vers d’autres pays à hauts salaires (Europe de l’ouest, Japon…). En Europe, sur les quelques 1 500 restructurations d’entreprises recensées par le European Monitoring Center on Change du 1er janvier 2002 au 15 juillet 2004, les délocalisations ne représentent que 7% des opérations et seulement 5% des emplois supprimés.
Une constatation : On tend à surestimer l’importance du coût du travail dans la décision de délocaliser vers un pays à bas salaire. Pourtant ce coût n’est qu’un facteur parmi d’autres. Le transport, les matériaux, la précarité quant à l’infrastructure sur place, la corruption ou les incertitudes politiques sont autant de questions à se poser, parfois beaucoup plus importantes que le coût du travail. Alors, la majorité des pays à très bas salaires sont-ils toujours envisageables comme destination d’une délocalisation ? Qui ira en Haïti ou au Sierra Leone ? Et une fois installés dans ces «eldorados» du moindre coût, les industriels ne risquentils pas de perdre les connaissances liées aux procédés de fabrication. Des procédés de fabrication qui évoluent rapidement et qui ont un impact important sur la définition du produit. Il est donc important de capitaliser les connaissances, d’une part pour rester compétitif et d’autre part, pour être en mesure d’évoluer en permanence pour s’adapter aux nouvelles demandes du marché. Ceci suppose une main d’oeuvre extrêmement qualifiée qui fait souvent défaut dans certains pays. De plus, une main d’oeuvre qualifiée s’expatrie souvent dans les pays à hauts revenus. Par exemple en Chine, les usines du Sud n’ont rien à envier aux françaises en termes de capacité de production. Mais elles ont un gros handicap : une main d’oeuvre qui change fréquemment. Les ouvriers de ces usines venant de l’intérieur de la Chine, ne s’intègrent pas dans la population locale et retournent chez eux après quelques années. On voit déjà apparaître des pénuries de main d’oeuvre dans certains métiers. Force est donc de constater que la pression du marché mondial n’impose aucune solution privilégiée.
Et pour preuve, les dirigeants d'entreprise se montrent de plus en plus réalistes sur l'intérêt et les conséquences des politiques de délocalisation. Plus d'une entreprise sur deux installée à l’étranger concède ne pas avoir réussi à évaluer puis à maîtriser les coûts liés à une délocalisation. Un tiers d’entre elles indiquent également ne plus souhaiter poursuivre cette stratégie face aux obstacles rencontrés, tels que les coûts d'expatriation du personnel d'encadrement, la réglementation qui évolue, la perte d’image de marque (made in France…), les délais et la réactivité, les enjeux liés à la propriété intellectuelle et enfin, problème fondamental : les bas salaires dans les pays visés progressent, en particulier en Europe de l’Est. Rappelons qu’un diplômé indien en informatique perçoit 400 euros par mois et que le Smic en Slovénie est de 490 euros.
Au d ébut des années 2000, l’entreprise Samas France, filiale du numéro 1 européen du mobilier de bureau basée à Noyon, décide de faire construire ses caissons et ses piétements de bureaux en Chine, près de Canton, pour économiser sur les salaires.Au bout de quelques années les dirigeants se sont rendus compte que cette délocalisation posait pas mal de problèmes. Ils avaient tablé sur les gains tirés du faible coût du travail mais omis de se pencher sur les coûts cachés. Les coûts de transport d'abord. Si ramener des puces électroniques, ou même des jeans, de Thaïlande peut s'avérer rentable, pour les meubles plus volumineux, c'est une autre affaire. De la Chine à Noyon, cinq semaines de bateau.Autre sujet d'inquiétude : la réactivité de l'entreprise. La plupart des clients de Samas France sont cotés au CAC 40. Soucieux de leur image, ils réclament un mobilier personnalisé, à leur couleur, à leur logo, ce qui impose une grande réactivité. Entre le moment où Samas France reçoit un plan du bureau à construire et celui où elle livre une démo au client, il lui suffit de trois ou quatre jours quand il est monté en France. Huit semaines pour la Chine. Conséquences : Les dirigeants ont décidé de relocaliser en France (Noyon) et, pour cela, investi 400 000 euros dans une chaîne de fabrication de caissons.
Produire au Portugal pr ésente deux atouts majeurs pour Shark (casque de motos) : la proximité géographique avec le siège marseillais et un coût de la main d’oeuvre sans commune mesure avec la situation hexagonale . Du contrôle qualité omniprésent - fonction qui mobilise 35 personnes - à l’emballage final, les étapes de la chaîne d’assemblage se succèdent jusqu’au service expédition. L’avis d’un consommateur laisse pourtant songeur : «Il y a un peu plus de 2 ans, j’ai fait l’acquisition d’un Shark RSR. J’ai eu un petit problème concernant un clapet de ventilation qui a été pris en garantie par le SAV. Mais le casque m’a été renvoyé avec un délai de retour de 4 semaines».
EN EUROPE, QUOI DE NOUVEAU ?
L ’Europe de l’Est, une vaste zone dans laquelle Allemands, Autrichiens, Italiens et Français se sont déjà aventurés. Les pays de l’Europe de l’Est proches de l’Hexagone au sens géographique, le deviennent de plus en plus en terme de structure économique. Les industriels qui s’y sont implantés ont trouvé une main-d’oeuvre qualifiée à des coûts intéressants.Une réalité qui ne doit pourtant pas masquer une situation souvent plus complexe.Un exemple :entre la Roumanie et la Slovénie, le coût de la main-d’oeuvre varie de un à sept. De plus ce coût (qui ne cesse d’augmenter) ne pèse pas lourd quand on prend en compte la productivité, la réactivité et la qualité. Rien n’est gagné d’avance. Et ceux qui s’y sont cassés les dents affirment que fabriquer en Europe de l’Est ne relève plus de la bonne affaire. Les déclarations, en octobre 2006, de Colin Dodge, directeur des achats et de la production chez Nissan ont de quoi interpeller : «L’un dans l’autre, je pense que l’idée de construire une usine en Europe de l’Est est stupide !» D’après lui, l’Europe de l’Est n’est plus aussi intéressante qu’il y a 5 ou 6 ans. Colin Dodge a déclaré qu’il préférait moderniser et augmenter les capacités de son usine actuelle de Sunderland en Angleterre plutôt que délocaliser en Europe de l’Est.
Les Europ éens de l’Est n’ont pas la même histoire, le même passé industriel, la même culture et ils ne présentent pas le même intérêt selon qu’on s'attache à leur marché ou à leurs capacités de production. Si ce sont des pays où le coût du travail reste encore faible, çà peut changer très rapidement. Les pays de l'Est s'ouvrent au monde économique des pays de l'Ouest. La Hongrie, la République Tchèque, l’Estonie et la Pologne en particulier ont su tirer parti d’un certain nombre d’atouts pour attirer des multinationales sur leur sol. Sous le communisme, ces pays avaient développé de bonnes compétences techniques et scientifiques dans l’informatique, l’électronique et les télécommunications. Dès le début des années 1990, ils ont mis en avant le haut niveau de formation et de productivité des techniciens et des ingénieurs, des salaires modérés et une fiscalité relativement attractive pour les entreprises. Après avoir réussi à attirer les grands noms du secteur des NTIC sur leur sol, la Hongrie, l’Estonie, la Pologne et la République tchèque ont à leur tour été victimes de délocalisations vers l’Asie. Par exemple, IBM a licencié en 2004 pas moins de 3 700 employés et fermé son usine de Székesfehérvár. En 2002, Flextronics avait déjà délocalisé son usine de production des Xboxs Microsoft de la Hongrie vers le Mexique, ce qui avait supprimé 1 100 emplois en une seule année.
PRIX CONTRE QUALITÉ
Étonnant, l'enquête annuelle menée par IBM ! D’après le leader mondial des services informatiques, l'Europe aurait attiré 39% des investissements directs d'entreprises multinationales. L'Asie étant reléguée au deuxième rang avec 31%. Deux pays attireraient particulièrement les investisseurs étrangers : la France et le Royaume-Uni. Ces projets d'investissements concernent trois types d'activité : la Recherche et Développement, les services (centres d'appels, centres de services partagés) et la production industrielle (usines, infrastructures, bâtiments et matériel). Autres chiffres particulièrement instructifs : la France attire 21% des projets d'investissements industriels, suivie par la Pologne (12%). Le Royaume-Uni attire quant à lui 26 % des projets d'investissements en Recherche et Développement, talonné par la France et ses 19%. IBM a également constaté que certains pays émergents, comme l'Inde, subissent un ralentissement après plusieurs années d'investissements importants. Par ailleurs, les services représentent 20% de la totalité des projets d'investissements étrangers et créent le plus d'emplois tandis que les projets industriels ont baissé de 20%. En outre, la Pologne, la Roumanie, Singapour et les Emirats Arabes Unis ont rejoint les 15 pays qui ont reçu 70% de la totalité de ces investissements. La Hongrie, l'Espagne, la Suède et Hong-Kong sortent du top 15. S'agissant des villes françaises, différents classements sont proposés : Paris est 6ème des grandes métropoles, Ly o n e s t 2 è m e d e s g r a n d e s agglomérations. Si on se concentre sur les villes d'Europe continentale (comparaison des villes de France, d'Allemagne, d'Iltalie et des Pays-Bas), les villes françaises arrivent en tête : la ville la plus attractive est Montpellier (indice de 92,6) suivie par Poitiers (indice de 92,9).
L’Europe n’a donc pas à redouter un mouvement massif de délocalisations. Surtout lorsque l’on sait qu’en 2005, près de 50% des produits qui présentaient un risque sérieux pour les consommateurs étaient importés de pays situés hors de l’Union Européenne. La Chine, par exemple, concentre 44% des produits défectueux. Le responsable d’une entreprise basée à Hong-Kong confiait au magazine l’Usine Nouvelle que «Dans la téléphonie mobile, les Européens réalisent des audits dans leurs usines sous-traitantes chinoises. Après leur départ, la qualité s’effondre. Dans ce pays, les salaires augmentent, le turn-over est immense, la main d’oeuvre n’est pas qualifiée et son efficacité est minimum si elle n’est pas encadrée». Les meubles Seltz sont fabriqués à Mittelbergheim en Alsace suivant des critères de qualité très élevée. L’entreprise réalise un chiffre d’affaires de plus de 10 millions d’euros dont 55% à l’exportation. Ses collections sont diffusées dans toute l’Europe. Les États-Unis sont en passe de devenir son second secteur d’export et tout cela grâce à une fabrication «made in France». Alors demain peut-être, la relocalisation !
Sommaire numéro n°29