SAGA

L’OR ROUGE DES THIERCELIN

Revue PME Acquisitions d'Entreprises n° 36 - Décembre - Janvier - Février 2009

A la veille de son bicentenaire, la plus vieille entreprise au monde de transformation et de commercialisation du safran continue de cultiver en famille la passion des épices.

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Qu’est-ce qui se consomme en brindille ou en poudre, est réputé pour ses vertus d’antidépresseur et vaut plus cher (au poids) que le caviar ? La réponse vaut de l’or… rouge, la couleur du safran : avec un prix qui peut osciller de 7 000 à 30 000 euros le kilo, le précieux stigmate est tout simplement l’épice la plus chère du monde. C’est aussi l’une des plus fascinantes, dont l’histoire a toujours été nourrie des légendes les plus diverses. Sa seule collecte est un petit miracle : «la floraison du Crocus Sativus, la fleur violine dont il est extrait, ne dure qu’un seul jour, la cueillette doit donc être rapide : c’est un travail très délicat que l’on confie plutôt à des femmes.A raison de trois pistils par fleur, les plus rapides récupèrent 100 grammes en une journée. Il faudra 5 kilos de stigmates frais, soit 150 000 fleurs,pour produire un kilo de safran consommable», s’émerveille Jean-Marie Thiercelin. Ce chef d’entreprise de 57 ans, à la tête de la plus ancienne maison au monde de transformation et de commercialisation du safran, sait de quoi il parle : chaque automne, ce négociant fait le voyage jusqu’en Iran, où il achète entre 3 et 5 tonnes annuelles, pour superviser la récolte, accompagné de sa femme et de son fils, Jean-Baptiste. Cette transhumance familiale, sa tribu pratique depuis pas moins de sept générations. «Les Thiercelin ont toujours sélectionné les meilleurs fournisseurs au monde et ont toujours attaché beaucoup d’importance à la production», martèle fièrement Jean Marie Thiercelin, qui n’hésite pas à s’installer pendant deux mois sur place pour encadrer ses troupes. «Nous entretenons des rapports privilégiés avec les cultivateurs. Nous formons nous-mêmes des dizaines de familles, que nous payons au juste prix, par souci de qualité autant que par respect d’une certaine éthique. Ce n’est pas parce que la production s’est déplacée vers des pays où la main d’oeuvre était moins chère que nous allons renoncer à nos principes, au contraire».

DU SAFRAN DANS LE GÂTINAIS

De fait, il n’y a pas si longtemps, il n’était nul besoin d’aller jusqu’au bout du monde pour trouver du safran.Au XVIIe siècle, le Gâtinais, au sud de l’Ile-de- France, était ainsi une région réputée en la matière….C’est là que la saga de la famille Thiercelin commence, en 1809 exactement, quand le vigneronvinaigrier Jean Thiercelin décide de changer d’activité pour devenir négociant de produit locaux. Il s’établit à Pithiviers, dans une ancienne tour d’enceinte, et se lance, entre miel de foin et pâté d’alouette, dans la trituration de safran. En 1869, son fils, Lucien, prend la relève : avec ce diplômé de Saint-Cyr, qui développe largement l’export, la petite affaire familiale prend une autre ampleur. Désormais, les Thiercelin sillonnent le monde entier pour vendre le safran du Gâtinais aux fabricants d’alcool et aux herboristes. Las ! La production s’essouffle. Au début du XXe siècle, c’est en Espagne que s’approvisionnent désormais tous les triturateurs de safran. «La récolte de cette épice exige une forte main -d’oeuvre. Dans un contexte de mondialisation, les agriculteurs français n’ont pas pu faire le poids face à la concurrence étrangère», explique Jean-Marie Thiercelin. A l’époque, l’entreprise familiale, qui commercialise 30 000 kilos de safran, n’en reste pas moins vigilante sur la qualité et crée ainsi le premier laboratoire de contrôle qualité. Le produit, lui, continue de s’arracher à prix d’or. Pour éviter la flambée des prix, les quelque 45 acheteurs maison régulièrement envoyés en Espagne adoptent des pratiques que l’on croirait tirées d’un film d’espionnage : ils communiquent leurs informations à Pithiviers via un mystérieux carnet, le Codigo telegrafico, dans lequel chaque nombre est affublé d’un nom de code : Aristofanes, par exemple, désigne le nombre 67 !

5 MILLIONS D’EUROS DE CHIFFRE D’AFFAIRES

Décidément, il y a toujours un parfum de drame qui colle au pistil du Crocus Sativus… Et ce malgré le déclin du commerce safranier, malmené par trois guerres successives, la Grande de 14-18, celle d’Espagne, en 1936, puis la deuxième guerre mondiale en 1939.Cette année-là, Jean Thiercelin, le fils de Lucien, risque sa vie pour ramener quelques kilos de filaments d’Espagne : il quitte Madrid juste à temps, la veille de son invasion par les troupes de Franco, dans le dernier train en partance pour la France... En 1942, toutefois, les chaos de l’Histoire ont raison de l’usine de Thiercelin à Pithiviers, qui ferme pour cause de chômage technique. C ’ e s t Jean-Denis, cinquième du nom, qui reprend les rênes à la Libération, consolidant les spécialités de l’entreprise : safran, mais aussi herboristerie, épices et vanille. Né d’un second mariage, Jean- Marie, son fils, le rejoint quelques années plus tard pour un stage dans le cadre de son école de commerce. Mais il ne reste pas, préférant travailler dans la finance pour une société américaine. Quand son père décède, en 1975, ses priorités changent. «J’étais sur le point de partir m’installer aux Etats-Unis. Aucun de mes neuf frères et soeurs ne souhaitait prendre sa succession. Avec ma femme, Enriquetta, nous avons décidé de faire perdurer ce patrimoine familial et avons repris l’activité». Pour couper court aux imbroglios de la succession, le couple constitue la SAS Tradimpex, juridiquement distincte de l’affaire familiale.

CHOCOLAT AU SAFRAN

Aujourd’hui, la société réalise 5 millions d’euros de chiffre d’affaires, dont 25% à l’export. «Le marché était en train de changer. Pour mieux maîtriser les aléas de la production, nous avons progressivement intégré toutes les étapes entre la récolte et la commercialisation finale», explique le président. Le couple a ainsi créé un laboratoire de recherche et acheté 1 500 kilomètres carrés de plantations en Seine-et-Marne pour tester ses trouvailles. C’est Jean-Philippe, 26 ans, diplômé de l’école d’aromatique de Versailles, qui est responsable de la production et de la qualité. Il a d’ailleurs appris le farsi, pour mieux communiquer avec les paysans iraniens. David, l’autre fils, est plutôt versé dans le japonais et s’occupe du marketing et de l’export. Même Arnaud, le petit dernier, ingénieur en informatique, a développé les sites internet de l’entreprise. Quant à l’usine, elle s’est considérablement agrandie pour faire face à l’essor de l’activité. Déménagée plusieurs fois, la manufacture s’étale maintenant sur 3 000m2 à Combs-la- Ville, en région parisienne, où douze salariés sont en charge de la trituration, du stockage et de la confection des produits maison,sous la houlette d’Enriquetta Thiercelin. Car la Maison Thiercelin, qui fournit les industries cosmé-tiques et pharmaceutiques, mais aussi les plus grands chefs cuisiniers, ne se contente pas de vendre des pistils. Le safran, cette société le décline désormais à toutes les sauces : moutarde, miel, chocolat, liqueur, vinaigre, sucre, thé, calisson… autant de merveilles gustatives que l’on peut se procurer c h e z Goumanyat & son royaume. «C’est autant un show-room qu’une boutique», commente Jean-Marie Thiercelin en faisant visiter ce petit paradis des épices situé en plein coeur de Paris. «Mes goûts sont simples, je me contente de ce qu’il y a de meilleur», peut-on lire sur un petit écriteau placé sur le comptoir de beauxlivres. Ici, le meilleur se regarde, se touche, se goûte, se renifle, même, au «sniffing bar», riche de mélanges exotiques et odorants du monde entier. Rois des épices, les Thiercelin en proposent 200 variétés différentes, sans compter les mélanges faits maison, tous plus sophistiqués les uns que les autres et sous les formes les plus diverses (feuilles, huiles, sirops…). Impossible de ressortir de ce temple aromatique sans un petit paquet sous le bras. Ne serait que quelques pistils : à 7,95 euros le gramme de safran, en poudre ou en stigmates, l’emplette est abordable. «Il suffit d’un quart de gramme pour parfumer un risotto», rappelle Nicolas, le vendeur de la boutique. L’auteur de ces lignes a testé pour vous et… confirme.

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